Beaux-Quartiers N°11 - page 22

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Beaux Quartiers - Eté 2012
LLE DÉCHIRE, EUGÉNIE.
Elle arrache même, à
pleines dents, des lam-
beaux de vieux journaux,
papier glacé et papier
bouffant, interplans de
films culte. Faits divers ou
vers de Baudelaire, icônes hollywoo-
diennes ou héroïnes romantiques, Amy
Whinehouse, Fantomette, Che Gue-
varra, tout y passe, déchiqueté, en ban-
delettes qu’elle recolle ensuite à grands
coups de scotch
(1)
comme autant de
pansements sur la plaie à vif. Par terre, à même le sol, le rouleau de spara-
drap 3M à la bouche en guise de pinceau et de ciseau, du fond des tripes,
elle scratche et scotche rageusement des mots, des images, des symboles
qui lui parlent. Et peu à peu, sous les épaisseurs de ruban adhésif, émer-
gent de nouvelles images de ses héros, avec cette part d’ombre et de mys-
tère qui les rend tellement mortels.
De père en fille
Son histoire avec le scotch commence comme un poisson d’avril, le 1er
avril 1999. Eugénie a alors 25 ans et des blessures d’enfance plein les va-
lises. Abusée par son beau-père à l’âge de onze ans, elle s’est emmurée
dans le silence, sans pouvoir s’imaginer que sa sœur aînée a pu vivre la
même chose… Installée à Paris, à Montmartre, entourée d’artistes, elle
tente de vivre malgré tout entre cirque et chanson, en quête de sa propre
expression. C’est son père, artiste peintre, musicien et parolier connu,
venu la voir d’Espagne, qui lui indiquera sa voie ce jour-là. Lui-même
adepte du collage minimalisme et des messages double face, il s’empare
d’un rouleau de scotch traînant par là et du Libération du jour. «
On peut
faire de l’art avec n’importe quoi
», lui dit-il… Eugénie reproduit le geste im-
pulsif, vif et à la fois précis, répétitif. Ainsi naîtra sa toute première œuvre
scotchée, «
Premières paroles
». Dès lors, la belle ne cessera plus d’arracher
et d’en remettre des couches sur l’encre imprimée, apaisant ses propres
traumas.
Gil Wolman, maître du scotching-art
C’est seulement six ans plus tard en 2005 qu’elle découvrira son apparte-
nance à un vrai courant artistique, le
scotching-art et le père de celui-ci, Gil
Joseph Wolman. La jeune artiste autodi-
dacte, encouragée par quelques gale-
ristes qui croient en elle, commence à
vendre, affirme sa gestuelle et peaufine
une technique très personnelle. « «
Je
travaille par pulsions mais en même temps
je sais où je vais… ça se construit peu à
peu, c’est une œuvre de patience.
»
S
ur verre, toile, lin, bois, plexi, car-
ton, les œuvres scotchées naissent
à l’instinct et à l’humeur. Ainsi de
cette série, «
Laissez moi un message
», hommage pudique au livre «
Pan-
théon
» de Yann Moix. Eugénie se retrouve dans le récit de cet ex-enfant
battu violenté, la façon dont il exorcise ses démons en se créant son pan-
théon. Ou encore de ce triptyque consacré à son jeune frère prématuré-
ment disparu il y a quelques années: «
Le noir d’un coup s’est mis à envahir
tous mes tableaux…
», se souvient-elle avec ce sourire lumineux qui vous
déchire. Heureusement, le scotch est là pour redonner un peu de bril-
lance et il y a toujours une voie de sortie, comme l’indique cette flèche
sur le troisième panneau…
Robots et autocorps
Son nouvel environnement grenoblois, la ville où elle a déménagé de-
puis un an avec son fils Valentin, «
par amour
», lui a inspiré aussi de
drôles de robots sensibles «
au sanglot long
». «
Parfois, j’ai trop le sentiment
d’être un robot
» explique-t-elle. Aujourd’hui toutefois, elle ose se mettre à
nu, travaillant sur les propres photographies de son corps transfiguré par
l’adhésif, ses « Autocorps ». Décidée à vivre pleinement sa vie, de se libé-
rer de ses fantômes, elle a entamé une action en justice conjointe avec sa
sœur, contre leur agresseur commun. Parmi les personnages tragiques de
sa nouvelle série, les « Ghosts », entre Gainsbourg et Romy Schneider,
Marcel Marceau et Amy Whinehouse figure ainsi cette belle femme ra-
dieuse, yeux bandés, bouche cousue portant cette inscription, comme un
appel au secours: «
Mother! why?
»
n
CAROLINE MÉRICOUR
(1)
Marque déposée de 3M.
Eugénie Fauny travaille
sur les propres photographies
de son corps transfiguré
par l’adhésif.
RENCONTRE
ARTISTE
E
(De gauche à droite). Mother Ghost : le cri d’une fille à sa mère. Auto-Ghost : autoportrait d’Eugénie avant, à 25 ans. Romy Ghost : portrait de Romy Schnei-
der à partir d’une séquence de L’Enfer, le film inachevé de Clouzot.
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